Bretagne Vivante - Section Rade de Brest

En Allemagne, l’eau coule de source

Au pays de la chimie, Augsbourg, à l’instar de nombreuses collectivités, indemnise les agriculteurs pour qu’ils adoptent des pratiques respectueuses de la ressource en eau. Une politique de prévention particulièrement écologique et économique

« Nous garantissons une eau sans chimie. » Franz Otillinger, directeur de Stadtwerke Augsburg Wasser, la société de distribution d’eau de la ville bavaroise d’Augsbourg, est fier de son eau pure. L’usine de production d’eau potable a été construite en 1879 au nord de la ville, au beau milieu d’un espace naturel préservé. Près de 130 ans plus tard, la situation n’a guère changé : l’usine est toujours tapie dans la nature et puise son eau claire dans la nappe souterraine à proximité. « On alimente 315 000 personnes d’une eau qui n’a subi aucun traitement chimique, pas d’ozone, pas de chlore, pas de filtrage chimique », insiste avec fierté Franz Otillinger.

Outre-Rhin, au pays de la chimie, on voue un véritable culte à l’eau pure depuis le sous-sol jusqu’à l’eau du robinet. « En France, je suis épouvanté par le goût de l’eau chlorée qui coule des robinets », s’offusque Franz Otillinger. En Bavière, le plus grand des treize Länder allemands, plus de la moitié de l’eau potable distribuée à la population n’est pas traitée. Une prouesse imputable à une politique drastique de protection de la ressource.

Quand, à la fin des années 1980, la teneur de l’eau souterraine en nitrates atteignit presque 40 mg/litre aux portes d’Augsbourg, la panique s’est emparée de Stadtwerke alors que l’Europe n’a, à l’époque, pas encore adopté sa directive nitrates de 1991 qui fixera un seuil maximal de 50 mg/litre pour la potabilisation de l’eau.

« En 1988, nous avons lancé une politique d’acquisition de terres, qu’il s’agisse de forêts, de terres agricoles ou d’anciennes friches industrielles que nous avons dépolluées », explique Eva Sailer, responsable de la qualité de l’eau et des relations avec les agriculteurs dans l’entreprise. « C’est une politique très efficace en matière de protection de l’eau puisque l’on supprime les sources de pollution », poursuit la responsable. Mais une politique par essence limitée, Stadtwerke ne pouvant se muer en gigantesque propriétaire foncier.

Diminuer le recours aux engrais

L’entreprise a donc également incité les agriculteurs, moyennant aides financières, à changer leurs pratiques afin de diminuer le recours aux engrais et pesticides et de favoriser l’élevage extensif sur pâturages. Ainsi, proscrire les herbicides est dédommagé 25 € par hectare, ne pas labourer l’hiver 50 €/ha, garantir un couvert végétal hivernal, en semant par exemple de la moutarde, 80 €/ha, etc. Quant à la baisse des taux de nitrates, elle peut rapporter de 50 à 200 €/ha, en plus de la prime de base de 30 €/ha, selon le niveau de performance atteint. Stadtwerke signe, à chaque fois, un contrat sur mesure avec l’agriculteur qui négocie, fait son marché dans les mesures proposées ou accepte un contrat complet de protection de la ressource en eau.

Mais attention : l’entreprise ne plaisante pas avec les engagements et ne baisse pas la garde. « On paye au résultat. On visite les exploitations et les cultures cinq fois par an, on prélève des échantillons de sol pour contrôler les teneurs en nitrates », précise Eva Sailer. « Cela n’a pas été facile au début, la protection de l’eau n’était pas dans la culture des agriculteurs », ajoute- t-elle en pratiquant l’art de la litote. « Le climat était guerrier il y a vingt ans », formule de manière plus radicale Franz Otillinger.

Il est vrai que le gel des terres agricoles, pratiqué dans les premiers temps de la politique de reconquête de la qualité de l’eau, ne fut pas de nature à rassurer les esprits. Soixante hectares agricoles ont ainsi été boisés ou transformés en prairies avant que l’entreprise rectifie le tir pour favoriser le maintien des activités agricoles sur ses propres terres (500 hectares agricoles achetés sur un total de 1 100 hectares acquis en vingt ans), comme sur les 900 autres hectares agricoles situés dans les 5 000 hectares du périmètre de protection des captages d’eau potable.

Persuasion, pragmatisme et efficacité ont payé

« On s’habitue à tout ! », ironise Herrmann Rottinger. Cet agriculteur de la zone de protection a fait ses calculs : « Mon terrain est caillouteux, la couche d’humus n’est pas épaisse ; cela ne permet pas de faire des récoltes mirobolantes. Alors, autant coopérer et opter pour de l’extensif. » Herrmann Rottinger continue à cultiver de l’orge pour brasserie sur vingt hectares – avec un seul épandage annuel d’herbicides et de fongicides – aux côtés de 40 hectares de prairies dédiés à la trentaine de chevaux qu’il a en pension. Mais gare aux cavaliers qui s’engageraient sur les chemins interdits du périmètre rapproché de protection. Pas question, en effet, d’y trouver du crottin, l’azote organique faisant monter le taux de nitrates.

Persuasion, pragmatisme et efficacité ont fini par payer pour Stadt werke : les 17 % des superficies agricoles sous contrat avec l’entreprise en 1991 sont devenus 75 % en 2001 et 77 % aujourd’hui. En parallèle, les teneurs en nitrates ont en moyenne chuté de 15 mg/litre ; celles présentes dans l’eau brute des captages se situent aujourd’hui sous la barre des 10 mg/l. Pour garantir une telle performance, l’entreprise sélectionne chaque jour, après analyses, les 25 meilleurs captages parmi les 83 de la nappe.

Augsbourg n’est pas une exception. « En Bavière, 200 services de gestion de l’eau potable ont développé des systèmes similaires de coopération volontaire avec, il est vrai, des niveaux de participation variables », précise Erwin Attenberger, de l’Office bavarois de l’environnement (équivalent d’un ministère). L’office a élaboré un catalogue de mesures classées en fonction de leur potentiel d’amélioration de situations dégradées, mais aussi selon leur capacité à être contrôlées. Conformément à une culture du résultat bien ancrée, pour pouvoir garantir que chaque euro versé aura porté ses fruits, toute mesure non évaluable est écartée, aussi prometteuse soit-elle.

Une politique de prévention performante

Et Erwin Attenberger d’expliquer à une assistance française d’élus, d’agriculteurs et de gestionnaires de réseaux d’eau potable (Emmenés en Allemagne par le réseau Cohérence), médusée : « Il revient aux entreprises de l’eau de dédommager les agriculteurs pour leurs bonnes pratiques environnementales dans les 3 392 périmètres de protection établis par décret, qui couvrent 4,5 % de la superficie de la Bavière (soit 317 500 ha). »

Konrad Hörl, directeur de l’Office pour l’agriculture et l’alimentation, confirme : « Ces aides financées par le prix de l’eau sont indépendantes de celles versées aux agriculteurs dans le cadre de la Politique agricole commune. » De plus, la Bavière dispose depuis vingt ans d’un programme environnemental d’aide aux agriculteurs, intitulé Kulap et dont le montant de l’enveloppe annuelle est directement négocié avec Bruxelles. Soit trois millions d’euros, à comparer aux 40 millions de la PAC pour la Bavière. « Mais on pourrait augmenter le montant du Kulap s’il y avait plus de demandes », ajoute Konrad Hörl.

La performance de cette politique de prévention se résume en quelques chiffres éclairants. Pour Stadtwerke, elle coûte chaque année 1,4 millions d’euros de remboursement de l’emprunt pour l’achat des terres, 700 000 € pour la dépollution et l’entretien de ces terres, et 170 000 € d’aides versées aux agriculteurs. Soit au total 0,13 €/m3 d’eau, c’est-à-dire 10 % du prix de l’eau, vendue à 1,37 €/m3. En un mot, juste une grosse goutte d’eau !

article publié par Marie Verdier le 17-11-2008 sur le site www.la-croix.com


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